Le muguet ne pousse pas entre les pavés. Et ce n’est jamais à la ville que je songe quand je veux évoquer ce mois qui a toujours quelque chose de magique, tant il est riche d’anniversaires et de symboles.
C’est le mois où il faut courir à la campagne. Chaque jour, les arbres sont plus verts et j’ai tant cueilli de primevères que la tête me tourne…
Autrefois, je franchissais pour quelques heures la frontière de Flandre et j’allais planter l’Arbre de Mai avec des frères de notre monde. Nous marchions sur les routes sablonneuses de la Campine. L’écorce de bouleau nous meurtrissait les épaules et les mains. Des jeunes filles portaient des couronnes de feuillages et des rubans multicolores. Nous traversions des villages aux longues maisons basses où la brique prenait la couleur sombre du sang séché. Et puis, c’était la clairière, les chants, les danses ; les lions des étendards étiraient leurs griffes dans le ciel de printemps. Sur le soir, il y avait une averse et nous courions reprendre notre train à la gare d’An¬vers, sombre comme une cathédrale.
Mais l’Arbre de Mai n’est pas seulement nordique. Il appartient à toute l’Europe. Je me souviens d’autres images : Des jeunes filles d’Avignon, avec leurs robes multicolores où l’on retrouve toutes les fleurs de Provence dansaient autour d’un mât. Les rubans se croisaient au rythme de leur chanson. Les galoubets des tambourinaires sifflaient comme cigales au soleil. Mistral a chanté cela quelque part.
De la Bretagne à l’Alsace, nos pères avaient planté des arbres décorés sur toutes les places des villages. Dans les « Très riches heures du duc de Berry », les paysans dansent au son d’une cornemuse, le chapeau couronné de feuillages.
Sur le pavé des villes, nous avons perdu le sens de la fête. Et le peuple est devenu muet. Il reste des souvenirs, des fleurs au coin des rues et au bord des routes, des dates encore précises dans nos mémoires.
Les feuillages poussent sur les casques. Mai est aussi le mois de la guerre. Pour moi, à jamais s’affole la sirène du 10 mai 1940. Treize ans, c’était bien jeune pour voir mourir sa patrie ! Et le 8 mai 1945, avec cette foule, un instant silencieuse, à l’Arc de Triomphe, n’a pas lavé la poussière de l’Exode et la honte et la peine et la colère.
Nous savions que rien n’était fini. Des jeunes gens de notre race allaient encore mourir en des combats truqués Agonie de mai 1954, naufrage des collines de Dien-Bien-Phu sous l’océan rouge, morts enroulés dans les parachutes boueux, interminables colonnes de prisonniers de notre sang. Il fallait attendre quatre ans pour la revanche. Et c’est la foule du Forum du 13 mai 1958. Mais déjà elle porte la double croix de la mort sur son front. Au soleil de mai l’Algérie française, les yeux bandés, entre dans l’illusion, le désespoir et la nuit.
Mai est le mois des fleurs, des danses et des larmes. Joli mois de mai. Cruel mois de mai.
Ce jour-là, le 29 mai 1431, une fille de dix-neuf ans est brûlée vive. Mais, à jamais, Jeanne d’Arc reste pour notre peuple, par-delà les guerres fratricides et révolues, le symbole de la jeunesse et de l’inso¬lence. Et, plusieurs siècles plus tard, c’est une autre défaite : le 28 mai 1871, la Commune de Paris est écrasée par la Réaction.
Mais nous avons d’autres rendez-vous que des anniversaires de deuil. Le 1*’ mai 1966, jour de la Fête du Travail, aura lieu le Premier Congrès du Mouvement Nationaliste du Progrès. Alors nos drapeaux noirs seront parés du muguet vert et blanc, aux couleurs de l’Europe et du Renouveau.
Europe Action – N°41, mai 1966 – Éditorial



